Je n'aurais peut être pas du me retourner avant de rentrer à nouveau dans l'immeuble. Mais bon, c'est un reflexe chez moi. Et me voilà, chez moi, devant un flacon de produit ménager. Je ne sais pas, j'ai comme une envie de m'en envoyer une grande razade. Je ne sais pas.
Je ne sais pas,non, exactement comment ça a commencé. Peut être quand l'état a voté une loi régulant le suicide. Il y en avait trop, alors comme on n'arrivait pas à convaincre les gens de ne pas se tuer, on a conçu des endroits pour qu'ils puissent faire ça gratuitement, c'est plus propre.
Ou peut être avant, quand ma femme m'a quitté. Je voulais un enfant, et elle m'a expliqué que le monde d'aujourd'hui n'était pas fait pour qu'on ait des enfants.
Je ne sais pas. Mais bon, je n'arrête pas de repenser à cette journée. Quand, à l'heure de la pause, nous sommes sortis pour prendre un peu l'air, moi et mes collègues. Nous n'avions rien à dire, alors nous nous taisions. Je fumais une cigarette, mon collègue à ma droite mâchait sans conviction une barre chocolatée, un autre buvait une bière, et le dernier lisait son journal. Sur mon paquet, en carctères gras, on pouvait lire "FUMER TUE". Sur l'emballage de la barre chocolatée "MANGER TUE". Sur la canette de bière, "BOIRE TUE". Et derrière le journal, "VIVRE TUE". En levant les yeux au ciel, nous avons vu passer un avion tirant une banderolle "RESPIRER TUE". Nous avions encore çinq minutes de pause, mais nous avons préféré rentrer. C'est là que je me suis retourné, histoire de jeter un dernier coup d'oeil. Et j'ai vu, fugacement, un établissement de pompes funèbres. Il y avait une banderolle au travers de la vitrine, qui disait juste "CONTINUEZ". Je n'aurais pas du me retourner, je pense. Enfin, je ne sais pas...